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16.03.96 – 21.04.96

Rainer Ganahl

Reading Seminars

Commissariat : Michel Bourel, Axel Huber

Elle s’appelle Choi Myonghe et elle est étudiante en art à la Villa Arson de Nice. C’est elle que l’on voit sur le moniteur, penché sur un manuel scolaire. Elle prononce distinctement des mots que nous ne comprenons pas mais que Rainer Ganahl répète avec application. Lorsqu’il se trompe, elle reprend sans que rien ne vienne altérer sa voix. Nous sommes en train d’assister à une leçon de coréen.

La caméra a enregistré chaque instant de la progression du jeune artiste autrichien: au total 40 heures de soutien qui viennent s’ajouter aux 140 heures de coréen basique précédemment suivies par Rainer Ganahl. 180 heures, donc, de tranches de vie auxquelles nous sommes étrangers et que nous n’aurons iamais l’obstination de regarder dans leur intégralité, mais qui retiennent notre attention, quelques minutes durant, par leur familiarité même avec le difficile apprentissage du savoir que nous avons tous expérimenté. Dans ces vidéos, Rainer Ganahl n’est plus un brillant artiste de la nouvelle génération conceptuelle, philosophe de formation, mais un étudiant psychologiquement soumis à la connaissance, fragilisé dans son incapacité de communiquer, relégué au stade où l’enfant apprend à parler.

Nous voilà donc témoins et voyeurs de ce cours privé dans lequel la caméra revêt plusieurs niveaux de signification. D’abord instrument pédagogique, puisque Rainer Ganahl revisionne les enregistrements dans le but de parfaire ses vastes connaissances linguistiques, la caméra agit ensuite à la manière d’un système de surveillance sans lequel l’artiste ne se serait peut-être pas soumis à une telle discipline. Mais c’est également devant son objectif que se joue la scène narcissique de la performance, celle qui hypertrophie en quelque sorte l’ego de l’artiste.

Cette pratique du multiculturalisme que Rainer Ganahl a entreprise très jeune, si l’on considère que la première langue étrangère à laquelle il ait été initié est l’allemand car ses parents parlaient un dialecte autrichien, et qui l’a amené à maîtriser une dizaine de langues, constitue depuis quelques années l’essentiel de sa démarche artistique, en même temps qu’une véritable philosophie de vie. En apprenant des langues aussi “inutiles” professionnellement que le japonais, le russe ou le grec moderne, Rainer Ganahl accède aux cultures respectives de ces pays et souligne combien les motivations qui sous-tendent le développement d’une langue au détriment d’une autre sont liées à des impératifs économiques et politiques. L’hégémonie de la langue anglaise en étant l’exemple le plus éclatant.

La série Basic Linguistic Services illustre à la fois l’arrogance de l’importation d’une culture dans un pays et, à l’opposé, l’aspect philanthropique de l’échange culturel : pendant un nombre d’heures donné, Rainer Ganahl initie un ami japonais au français, un ami américain au japonais, un ami turc à l’allemand, etc. Avec tout ce que cela peut supposer comme allusions à l’immigration, au racisme et à la perte d’identité.

C’est à une expérience semblable qu’ont été conviés des étudiants de la Villa Arson à l’occasion d’un workshop intitulé Reading Seminars. Il s’agissait d’étudier pendant plusieurs jours des textes en français et parfois en langue étrangère appartenant à la version française de la bibliothèque portable de Rainer Ganahl : A Portable (Not so Ideal) Imported Library, Or how to Reinvent the Coffee Table : 25 Books for Instant Use. Les questions abordées par les ouvrages choisis touant essentiellement autour de la notion de colonialisme, d’impérialisme et d’orientalisme et s’adaptant chaque fois aux réalités du pays visité. L’exposition regroupe pour la première fois la totalité des Reading Seminars précédemment tenus dans d’autres pays en d’autres langues sous la forme de traces photographiques et d’enregistrements. Au centre de la salle subsiste la table autour de laquelle ont eu lieu les débats. Le visiteur peut s’y asseoir, feuilleter les ouvrages de la bibliothèque de Rainer Ganahl et se poser à son tour les questions soulevées par cette expérience.

Au-delà de son aspect linguistique, la démarche artistique de Rainer Ganahl nous apparaît au cours de cette exposition tourée, plus que jamais, vers l’Autre : “These projects should illustrate the idea that my interest does not lie so much in a purely linguistic, semiological or structural aspect of langage – without dismissing this – but more in a cultural, psychoanalytical and political/ideological aspect of multilingualism, something that has been widely overlooked. “Traveling linguistic” is not solely an idea restricted to my art projects but refers to an experience shared by millions of people moving or being moved around the globe*.” – Rainer Ganahl

* Ces projets devraient illustrer l’idée que mon intérêt ne réside pas tant dans l’aspect purement linguistique, sémiologique ou structurel du langage – sans pour autant négliger cela – mais davantage dans l’aspect culturel, psychanalytique et politique/idéologique du multilinguisme, quelque chose qui a été largement ignoré. “Traveling linguistic” (Itinéraire linguistique) n’est pas simplement une idée confinée à mon art et mes projets, mais se réfère à une expérience partagée par des millions de gens qui se déplacent ou que l’on déplace à travers le monde.

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